Premiers instants du Météo – Mulhouse Music Festival, premier pas de côté : c’est un danseur flamenco qui se présente devant nous, gomina sur le crâne, cheveux, maillot de corps et futal noirs. Au milieu du bois précieux des instruments, des reflets chromés, de l’électronique, coude à coude avec quatre légendes de la musique d’avant-garde, il n’a pris avec lui qu’une paire de castagnettes, il faut être culotté pour se pointer comme ça. Musique dansée, danse musicale, minimale – le geste et le son se confondent, se co-fondent, le solo inaugural d'Israel Galván met en lumière une vérité rarement démentie : la beauté du son tire son origine de la grâce du mouvement (c’est peut-être cette règle trop bien intériorisée qui a conduit certains spectateurs à s’interroger sur la contribution au son d’ensemble d’Ikue Mori, impassible et presque immobile derrière son MacBook, là où les mains de la pianiste volètent sans cesse au-dessus des touches, ou le bras à l’archet s’étire avec une volupté féline). En ce début de set, Galván a des fourmis dans les mains, les pieds, partout, et les passe à ses voisins de droite, Evan Parker (saxophone soprano) et Mark Feldman (violon). Il y a cinq artistes sur scène, mais bien souvent, comme sur l’album Miller’s Tale du quartet Courvoisier/Feldman/Mori/Parker, sorti l’an dernier – ou, vous savez, comme lorsqu’il y a un trou à creuser quelque part – seuls un ou deux membres de l’escouade s’activent, tandis que les autres, arrêtés, silencieux, les mains sur les cuisses, scrutent, observent, contemplent. On les voit voir des choses que nos sens à nous ne décodent pas, l’acuité de ce regard, on la perçoit - on pousserait un peu en disant qu’elle est aussi belle à voir que la musique est belle à entendre, mais les têtes, les corps se remplissent de possibles, et les improvisations à venir se colorent déjà du jeu des autres à ce moment-là. Evan Parker et Mark Feldman, donc, prennent le relais pour le premier duo de la soirée, l’air est soudain piqueté de notes, statiques et en mouvement comme une nuée de trucs, typiquement evanparkeriennes pour ce que j’y connais, mais Mark – encore plus fort que ces hipsters a priori fictifs qui se vantent à longueur de pubs de bas de pages internet pourtant sérieuses, genre le Monde ou Télérama, d’avoir appris une langue entière en une semaine – digère l’idiome dans l’instant et s’y raconte à son tour. Nos vétérans dialoguent comme semblent dialoguer la grive et le pinson à l’oreille musicale du traditionnel promeneur du dimanche matin. Ce qui change par rapport à d’habitude, c’est que cette harmonie des formes que recréent nos cerveaux est souvent questionnée, voire carrément dynamitée, par Israel Galván. Le concert a commencé comme un concert, normal, en 2D, chaises bien alignées, et chacun sur sa chaise, même Galván, au départ, danse assis, mais rapidement, il joue les électrons libres, papillonne, pose une fesse sur le tabouret de Sylvie, change le son du piano par sa simple présence, parsème progressivement de percussions corporelles, aussi sonores que visuelles, les classiques (?) claquements et bruits de dedans l’instrument. Alors que le jeu de Sylvie s'étend, diffuse en harmonies et résonances, le danseur dévoile aussi de nouveaux tours. En fait, la scène a été préparée comme l’est le piano de Sylvie Courvoisier, avec des plaques, des planches... Il n’empêche qu’au final, quand Israel se tape la tête par terre (avant de se relever dans la demi-seconde qui suit pour se lancer dans d’autres acrobaties minutieusement préparées), ce qu’on entend c’est un gros « boum » - quand ses pieds munis de claquettes frappent le sol : plein de petits « boums ». Le mélange Steinway/claquettes/castagnettes est souvent déroutant, du point de vue sonore. Certains instants, lorsque le quartet joue à plein régime (ça arrive), Galván virevoltant avec force clac-clacs d’un point à l’autre de la scène, m’évoquent le bouquet final d’un feu d’artifice, avec, en particulier, ces désynchronisations rythmiques inévitables, d’une bizarrerie qui m’a toujours semblé extrême – et taboue, dirait-on, chez les pyrotechniciens, alors qu’on ne voit que ça, non ? – entre la musique grandiose qui sort des baffles et les explosions semi-sauvages des fusées. Israel Galván a dans ses gestes la précision, la technique d’un dispositif d’allumage dernier cri normé CE, une certaine forme de rigueur, de raideur, même, mais le feu qui en résulte suit toujours ses propres lois. Quand il se meut sur scène, Galván apporte aussi, et ce n’est pas rien, une troisième dimension à l’espace classique du concert de musique improvisée. Au moment le plus paradoxalement intense du concert, il vient rejoindre Ikue Mori dans le silence très profond et très beau qu’elle a creusé à même la salle, au terme de son intervention en solo –continuation de la musique par d’autres moyens, visuels surtout, mais assortis de frôlements, des frottements, d’artefacts vestimentaires et organiques, dont la subtilité confinant à l’imperceptible, la complexité finalement inouïe, si on consent à la capter, la multicanalité, font immanquablement penser (pardon pour la tarte à la crème) au grand retournement attentionnel que fut en son temps la composition 4:33 de John Cage. A en croire une récente critique sur Pitchfork du coffret de 4h30 que le bien nommé label Mute consacre à diverses interprétations du morceau, Cage aurait mis pas moins de douze ans à composer cette pièce, souhaitant avant tout éviter qu’elle apparaisse comme quelque chose de facile, ou comme une plaisanterie – c’est censé être tout l’inverse. Dans ces moments de grâce quasiment silencieuse, la pulsation interne du danseur, traduite en mouvements réguliers, et les légers déplacements d’air qui s’ensuivent, complètent et soulignent naturellement la beauté de la musique jouée avant et après, de la même façon que Mark Feldman, à un autre moment, saura prolonger d’un coup d’archet parfaitement juste les phrases entamées au clavier par son épouse, ou que régulièrement, les interventions en miroir de tel et tel musicien sonnent comme des métaphores l'une de l'autre. Comme sur l’album du quartet, on comprend vite que toutes les possibilités de duo seront méticuleusement explorées et exposées, musicien-musicien, musicien-danseur, entrecoupées de phases de jeu de groupe, ce qui apporte une prévisibilité et une lisibilité inhabituelles au programme du soir, mais ne bride nullement l’émerveillement, lors de cet échange prolongé, orageux, entre le piano tout en sonorités étouffées et l’électronique menaçante, par exemple. Rien que ces jeux d’ajouts, ces jeux d’évidements rendus possibles par la modularité du groupe donnent à voir de nombreuses facettes, singularités, complémentarités des cinq artistes exceptionnels en présence, mais plus intéressante encore était l’interpénétration des libertés devenues si confortables de la musique improvisée et des codes de la danse flamenco revisités par Galván.


Le concert de Cast-A-Net n’occupait qu’une partie de la soirée, la seconde étant consacrée au Tribute to an Imaginary Folk Band du quartet bariolé et franco-irlandais Bedmakers. Honnêtement, je trouve difficile - blâmez internet, TF1, la flemme congénitale ou le vieillissement prématuré - de garder le même niveau d’envie et d’attention tout au long d’un tel programme, constitué de deux performances si différentes. La musique festive, variée et virtuose des Bedmakers, même si je n’en ai presque rien gardé une fois les lumières rallumées, a quand même su nous emporter de la première à la dernière minute, sa spécialité du moment étant de tisser des transes irrésistibles à base de motifs élastiques, les fameux éléments folk réimaginés, ritournelles celtiques ou plus exotiques, l’éventail est large. Il faut quand même bien dire que leur musique folk a été sacrément décapée, le traitement rappelant celui infligé par l’artiste Jochen Gerner au classique « Tintin en Amérique », qui, une fois noirci, subverti, cut-uppé, est devenu ce « TNT » minimaliste, explosif, imprononçable mais parlant. A redécouvrir dans un autre contexte, et même si possible, dans plein d’autres contextes, le groupe semblant particulièrement polyvalent et polymorphe.


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