Brian Eno a dit un jour, en substance - et c’est devenu un lieu commun - que le premier album du Velvet n’avait certes été acheté que par quatre pelés et un tondu (à l’époque), mais que les cinq mecs en question avaient tous fondé un groupe par la suite. Moi ce que je dis, c’est que sur la petite vingtaine de personnes présentes ce soir au Quai Son pour le concert de Kayo Dot, il y en avait déjà un bon quart qui n’était venu d’Epinal que pour l’autre groupe (Parade, qui finalement a renoncé à jouer suite à des problèmes techniques, c’est ballot hein) et s’est barré avant la fin, un autre qui tout du long a causé et rigolé bruyamment en enquillant les Picon au bar (et peut-être que ce sont eux, ces garçons et filles pleins de vie, qui sont dans le vrai, mais bon il y a d’autres endroits pour ça), et ni Brian ni moi ne nous étendrons sur les énigmatiques allées-et-venues incessantes de gens aux toilettes qui ont ponctué ce concert pourtant pas si long (pires que des gosses, vous pouviez pas prendre vos précautions avant?). Applaudissements étiques et très intermittents entre les morceaux, quand on sait le mal que ces trois-là ont eu à traverser l’océan pour monter cette grosse tournée européenne (tentative de prévente d’affiches et de tee-shirts par internet pour payer les billets d’avion…), on a un peu honte, et quand on ne sait pas, eh bien on s’imagine sans peine que ces mecs ne sont pas passés par Nancy que pour sucer des bergamotes : même pour quelqu’un dont c’est le métier, il faut quand même du courage et de l’abnégation pour se farcir le tour d’Europe des bouis-bouis (pardon le Quai Son mais bon) au nom de l’amour du rock. Même si le concert avait été nul, et ce fut assez loin d’être le cas, rien que la démarche de venir nous voir dans notre cambrousse sonique aurait mérité une standing ovation. Ce sera, comme le rappel, pour la prochaine fois. Je me rends compte que j’aborde régulièrement cette thématique des concerts de groupes géniaux dans des salles petites, vides et plus ou moins indifférentes, mais franchement ça m’intrigue. Je me dis que sur les dizaines de milliers de personnes qui vont s’user les tympans sur, disons, Muse au Stade de France, il devrait s’en trouver au moins quelques-unes pour trouver en toute objectivité que Kayo Dot, dans le style prog virtuose et lyrique, fait tout cent fois mieux que leurs idoles et pour beaucoup moins cher (OK si on remplace Muse par Windows et Kayo Dot par Linux ça fait une moche phrase de geek). Ce n’est absolument pas le cas, tout comme tant de gens continuent de préférer le son des MP3 à celui des CD ou le goût calibré de la Leffe Ruby à celui d’une bonne kriek artisanale. La musique n’a sans doute pas été le premier amour de ces spectateurs si massivement absents, et ne sera pas leur dernier, sans doute trouvent-ils toujours mieux à faire un vendredi soir que d’allouer un peu de leur précieux temps de cerveau dispo à des chansons d’un quart d’heure tirées d’albums, parfois concept, parfois doubles, qui s’appellent Cercueils sur Io ou La Maison en Plastoc à la Base du Ciel (aka P.H.O.B.O.S. en VO) et qui, comble de ringardise, récoltent des notes genre 3/10 quand Pitchfork décide inexplicablement de les chroniquer. La musique de Kayo Dot n’est pourtant pas si absconse, et puis elle puise à des sources que tout le monde aime, ouvertement ou en secret : Genesis, The Cure, David Bowie (on n’est parfois pas loin de la dystopie d’Outside), la BO de Blade Runner par Vangelis… Le Quai Son, cabaret lynchien (laissez-moi rêver) décati aux lumières tamisées, velours bleu et murs ornés de graffitis pourris au feutre (c’est sûrement très difficile à ravoir), accueille finalement très bien les nappes de brouillard synthétique de Toby Driver et la froide étreinte de la Tele de Ron Varod, si délicieusement gorgée de chorus 80’s. Les harmonies bizarres instillent d’emblée un plaisant malaise. Toby Driver, papal, psalmodie par-dessus, il est à fond dedans, mais l’émotion est tenue à distance, encapsulée, les éclats de voix s’enrobent dans l’orchestration, ou nous touchent indirectement par renvoi à des chanteurs aimés - appelez ça intertexte ou réalité augmentée selon vos (p)références. Émotion tenue à distance aussi par ce qu’on devine ou sait déjà des paroles, écrites par un membre du groupe qui ne fait que ça, Jason Byron, et évoquant des univers SF distants dans l’espace et dans le temps, peut-être métaphoriques mais somme toute assez différents de nos traintrains quotidiens, à l’exact opposé, par exemple, des chansons de Bénabar sur les portes d’armoires Ikéa ou les mecs qui se curent le nez aux feux rouges. L’autre truc un peu déroutant, c’est la présence d’un ordinateur portable sur scène, qui joue en play-back derrière le groupe diverses parties qui auraient dû incomber à un bassiste, ou un clavier, si la tournée s’était déroulée dans des conditions idéales, et donc en effectif suffisant. Par moments, on ne sait plus trop ce que jouent les musiciens en live et ce qui sort tout cuit du logiciel. Je garde comme ça un assez mauvais souvenir d’un concert de Natacha Atlas, à la grande époque de Mon Amie la Rose et tout ça, à cause d’un usage franchement abusif des bandes studio sur scène, et là on nous refait le coup, contraint et forcé par le manque de moyens, il faut un petit temps d’adaptation pour accorder les oreilles et les yeux. Sur certaines chansons, Toby Driver parvient à jongler entre basse, guitare, claviers et voix, le trio joue à 100% en live, et le résultat gagne en énergie et en lisibilité, mais je comprends qu’ils n’aient pas voulu lâcher leurs si fins arrangements sur les morceaux les plus complexes. La musique plutôt cérébrale et référencée de Kayo Dot sait aussi se faire brutale, plus physique, les textures sonores souples et flottantes des guitares et des claviers pouvant parfois se raidir ou éclater sans crier gare. Le principal artisan de ces changements est l’excellent Keith Abrams, batteur vif et puissant qui donne réellement forme à ces pièces étirées, tentaculaires, enserrant les nappes évanescentes dans un groove d’airain, alourdissant la frappe ou accélérant le tempo pour accentuer la menace d’un arpège à double tranchant. Ces pics d’intensité sont d’autant plus jouissifs qu’ils n’obéissent pas aux lois connues du rock’n’roll, le centre de gravité de la musique d’Abrams, Driver et Varod est inhabituellement situé, on n’est plus dans un club à côté de la gare de Nancy, on se trouve vraiment téléporté, pour quelques instants, sur Io ou sur Phobos (on n'avait pas spécialement demandé ça, mais pourquoi pas). On sait gré aux musiciens d’avoir joué leur show sérieusement et jusqu’au bout malgré l’adversité, on n’est pas sûr de les revoir ici un jour mais on espère. En attendant, Toby Driver m’a appris qu’il avait fini l’enregistrement de ses chansons solo en mode songwriter, qu’il était venu présenter à Metz en février dernier (dans le même genre d’ambiance hélas), et que le résultat devrait sortir d’ici peu, super nouvelle, pour lui comme pour nous, on va suivre ça de très près.