Si mon hyperconnecté comparse de zik Dominique from Bordeaux n’était pas sur tous les bons coups, même ceux à 900km de chez lui, j’aurais absolument tout ignoré de cette chouette soirée musicale à la Chaouée, sympathique troquet du centre de Metz. Merci Dom ! Un concert dans une cave mosellane, à base de « cold wave » venue d’Amiens et autre « gloomy indie » de la Drôme, annoncé seulement sur la page Facebook de l’assos « Mâche un Truc », c’est assurément un plan qui sort de l’ordinaire des dimanches soir canap à écouter le Masque et la Plume (en plus c’était l’émission sur le théâtre, pas loupé grand chose) une tasse de bouillon à la main. Bon, l’idée de découvrir le Suicide messin (aka Scorpion Violente) et de boire un demi de « Bon Poison » IPA à la pression (vraiment pas mal) avait son charme, mais j’étais surtout de passage pour croiser Toby Driver, guitariste-chanteur extrêmement ouvert et inventif au sein de son groupe Kayo Dot (plusieurs albums édités chez Tzadik) ou en solo, et 4ème mousquetaire de luxe chez les Secrets Chiefs 3 de Trey Spruence (Mr. Bungle, Faith No More) notamment. Récemment, ce sont les chansons de Chuck Stern qu’il est venu bosseler, cabosser du dedans - métal lourd oui, mais aussi torve, ductile, et fortement susceptible de heurter la sensibilité d’un jeune public accoutumé aux chromes plus tranchants des autoroutes soniques de d’habitude. Chez Stern, les riffs tarabiscotés par Toby semblent s’étirer sur des jours entiers, empâtant sciemment les envolées lyriques du chanteur, le tirant vers le bas comme un noyé pervers irait couler le gars qui plonge pour le sauver. Le tout en son clair, avec une économie de moyens impressionnante, un monde dans chaque note jouée - très beau, très Low (le disque ou le groupe, choisissez). Le batteur Keith Abrams de Kayo Dot contribuait aussi fortement à la pesanteur de l’album de Stern, et on le retrouve ce soir avec plaisir à l’accompagnement pour ce projet solo. Toby Driver passe en vedette américaine, et le fait est que peu de gens dans le public semblent venus spécialement pour lui : si j’ai bien compris, c’est surtout Delacave qui attire les (relatives) foules messines ce soir. Salle souterraine peu remplie, et pourtant l’étrange inclinaison du sous-sol donne l’impression que les filles du premier rang mesurent deux mètres de haut, on est trente à tout casser mais on n'y voit rien. Pas grave, le spectacle est surtout fait de vibrations sonores pour l’instant, les réverbérations fantomatiques de la Telecaster enveloppent bien vite la partie réceptive du public. On peut penser, en écoutant éclore les arpèges impressionnistes du guitariste, aux versions recueillies de Mojo Pin ou Grace jouées par un Jeff Buckley aux yeux clos, mais il y a aussi dans cette ambiance d'église sans Dieu quelque chose de Dead Can Dance ou This Mortal Coil. Un Mac Book, présent sur scène pour suppléer à l’absence d’un vrai clavier, embue discrètement le son de beaux chœurs synthétiques. Beaucoup de solennité aussi dans la voix de Toby Driver, c’est un bon chanteur d’ailleurs, il n’est pas là ce soir pour étaler sa technique mais tout est vraiment bien exécuté. Les territoires arpentés sont vastes et désolés, la structure lâche, mouvante, torturée des chansons m’a rappelé celles des morceaux en solo de Josh T. Pearson, le leader de Lift to Experience, si vous vous voyez de qui je parle. Après le concert, j’ai eu l’occasion de discuter un peu avec Toby, et il s’avère que lui n’a jamais entendu parler de Pearson. Il y a en tout cas un cousinage évident. Le show s’achève dans une relative indifférence, trop mou, trop flou, apparemment, pour une bonne partie de l’auditoire venue prendre sa décharge de rock électrifié. Ce que j’aurais bien consommé en plat de résistance semble plutôt considéré par les habitués du lieu comme un petit amuse-gueule en attendant quelque chose de plus dense et charpenté, et c’est dommage. Toby Driver tombe toujours entre les cases, il ne s’enferme jamais dans un style, c’est à la fois sa force et sa faiblesse.

Un chapeau passe pour rémunérer l’artiste (concert à prix libre, mais oui), quelques bières sont servies, et on enchaîne sur Delacave. Ce que je retire de cette partie de la soirée, c’est qu’il existe en France toute une scène d’excellents groupes dont on n’entend strictement jamais parler si on s’en tient aux canaux d’information classiques genre presse musicale et autres passages au rayon disques de la Fnac. On vit très bien sans, mais c’est toujours une petite claque de tomber par hasard sur un de ces groupes. « Delacave », le nom résume parfaitement l’ambiance, froide, humide, un coup à attraper la mort ou à croiser le spectre de Ian Curtis si on s’attarde trop. Les spectateurs, tous trop jeunes pour avoir été en mesure d’écouter en direct les œuvres de Joy Division ou de Siouxsie and the Banshees, apprécient à juste titre cette recréation fidèle d’un concert « cold wave » d’époque, boîtes à rythmes, synthés, lumières stroboscopiques, et juste ce qu’il faut de dérision pour rendre l’ensemble digeste.

D’autres années 80 sont visitées par Les Morts Vont Bien, duo paritaire percussion (+/- guitare) et synthé. Dans une obscurité presque totale, parfois lardée de flashs soudains, un type bastonne une guitare à coups de baguettes de batterie comme au bon vieux temps de la no wave, c’est assez violent, pendant que sa comparse nous vrille les tympans de lignes de claviers à trois ou quatre notes. Les inspirations musicales vont de la sirène des pompiers aux BO de films de peur de série Z, dont je ne suis hélas pas expert. On se laisse facilement prendre au jeu. C’est tout à fait raccord avec le début de la soirée, à tel point que je vois mal où et quand ça peut s’écouter en dehors d’un sous-sol messin au mois de février.

Scorpion Violente, de toute évidence les mecs n’avaient qu’une ou deux rues à traverser pour aller de chez eux à la Chaouée, ce sont les régionaux de l’étape. Tandem classique, un maigre en T shirt et un gros en parka, plantés derrière des synthés vintage retrouvés dans le grenier d’un papy musicien ou chopés chez Cash Express, mais allons-y. La rythmique est assurée par les séquences préprogrammées présentes dans la mémoire des synthés, ni plus ni moins. En tout, deux claviers et quatre mains sur scène, on peut en faire des choses avec ça, demandez à Chopin ou Rachmaninoff ce qu’ils en pensent, mais là, je ne crois pas qu’il y ait eu plus de trois doigts utilisés simultanément pendant tout le concert. En soi, ce n’est pas un problème, mais il faut quand même avouer que la musique était vraiment très minimale. Des notes longuement tenues au son cheap et crado, pas flippant, pas trippant, je n’ai pas compris. J’ai cru percevoir qu’il y avait une dose d’humour derrière tout ça, mais un humour qui m’a paru bien sérieux.

N’empêche que la soirée dans son ensemble fut vraiment excellente, j’ai beau être malheureusement très extérieur au milieu artistique et associatif apparemment bourdonnant et passionnant qui l’a rendue possible, j’ai été ravi non seulement d’avoir le privilège d’assister à un concert intimiste du rare et génial Toby Driver, que j’admire depuis plusieurs années, mais aussi de découvrir des musiciens français de grand talent dans des conditions parfaites. Un lieu à surveiller de près…