Samedi 16h00, au CCAM : Occam ! Occam XVI pour clarinette basse, Occam XIX pour contrebasse 5 cordes, Occam River VIII pour clarinette basse et contrebasse 5 cordes, composés par Eliane Radigue en étroite collaboration avec Carol Robinson (la clarinettiste) et Louis-Michel Marion (le bassiste), et inspirés des œuvres de Guillaume d’Occam, précurseur, me souffle-t-on dans l’oreillette, de la philosophie analytique moderne, qui a notamment établi que « les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité » - ou si vous aimez mieux, en version Wittgenstein (Tractatus, 5.47321), que « les unités non nécessaires d’un système de signes sont sans signification ». En bref, ça va tailler sévère dans le gras musical, et la tendance n’est pas nouvelle chez Eliane Radigue. La musique sans fioritures (litote) qu’elle produit depuis ses débuts peut effectivement donner l’impression d’être passée un paquet de fois sous la lame du fameux (?) « rasoir d’Occam » : à vrai dire, quelqu’un qui écouterait le feedback sur bandes magnétiques de Vice Versa, etc. (1970) ou l’Île Re-sonante (2005) d’une oreille vaguement distraite n’entendrait simplement… rien du tout, ou du moins, il n’entendrait rien de spécial, sinon quelques poussières de bruit infimes à la surface du silence. L’auditeur un poil plus tenace assistera en revanche au déploiement minutieux d’une structure cristalline infiniment précise, d’une constellation de signaux sonores donnés à contempler longuement, attentivement, dans un time lapse inversé où tout va cent fois moins vite, les oreilles comme des mains de tout petits mômes plongées dans une allée pleine de ces maudits cailloux si nombreux, si beaux, si singuliers (« mais laisse ça, c’est sale, et t’en as déjà plein à la maison »). Juste avant le début du concert, trois gosses mystérieusement débarrassés de leurs parents (et/ou peut-être soumis à une punition particulièrement raffinée de leur part) s’installent direct au premier rang – la salle est loin d’être comble. Aussitôt, un technicien flaire le piège et descend les voir. Il leur explique, je suppose, la teneur du spectacle auquel ils vont assister, la nécessité de ne pas bouger d’un cheveu pendant l’heure qui vient. Les gosses font « oui, oui » - eux savent, maintenant, ce qui les attend. Je me demande quelle est la proportion d’adultes dans le même cas. Ah mais c’est commencé… Carol Robinson est installée sur une chaise, sa clarinette géante – qu’on appelle plus couramment un cor de basset – descend de sa bouche jusqu’au sol. La musicienne ne bouge pas. On entend peut-être quelque chose. Faut-il être bête ou snob, tordu ou que sais-je pour aller s’enfermer un samedi aprèm dans une grande pièce sombre, et en venir à se demander si le son qu’on perçoit vient bien de la scène ou s’il s’agit juste du bruit de fond de nos oreilles - comme d’aucuns peuvent parfois aussi aller « s’émerveiller devant deux points rouges sur une toile », mais c’est bien ça, la différence entre l’art et tout le reste, le début d’un concert d’Eliane Radigue et un vieux qui rode son sonotone chez Audika : on s’émerveille. Le familier - ces quasi-infrasons produits par Carol Robinson pourraient presque aussi bien provenir du demi-sommeil d’une quelconque machinerie électromécanique - se trouve taillé, détaillé, filtré, infiltré, exposé à de nouveaux bouts de lorgnettes qui nous en révèlent progressivement les beautés. Au bout de quelques minutes, peut-être deux ou trois – quinze ou vingt si on est Pete Townshend ou l'ex-petit gros à casquette d’AC↯DC – la pièce prend forme, un long son tenu est répété, jamais tout à fait à l’identique évidemment, et c’est dans les interstices, dans toutes les minuscules altérations à peine perceptibles, encore un fois, que naîtra le plaisir d’écoute. Il y aura plus loin des variations de hauteur, parfois même sur quelque chose comme une octave, mais la hauteur tonale est un paramètre du son parmi bien d’autres ici, donc certains n’ont peut-être même pas de nom. Des sièges grincent ou crissent, les trois gosses se tiennent assez bien mais ne manquent évidemment pas de faire tomber des trucs – apparemment métalliques – de leurs poches, et quelques personnes s’éclipsent plus ou moins discrètement quand elles découvrent quelle qualité d’écoute on attend d’elle. Les gamins finiront eux-mêmes par aller prendre l’air, on avait pitié pour eux. Au fur et à mesure, un équilibre est atteint, la salle s’enfonce dans un silence de plus en plus recueilli, profond, et de plus en plus pur - il n’y a même pas en toile de fond le petit bourdonnement habituel de la sono, puisque aucune amplification n’est à l’œuvre. La construction du morceau, qu’on pourrait qualifier d’ultra-répétitive si on n’avait que faire d’être hors-sujet, d’apparence cyclique plutôt que linéaire en tout cas, finit par nous faire perdre la notion du temps – qui semble suspendu. Il ondule, fait des vagues – maintenant, on baigne dans la sensation. Je n’ose pas imaginer le calvaire des gens qui n’ont pas pu entrer dans l’univers d’Eliane Radigue ce samedi, Sonny & Cher dans Un Jour sans Fin en version musique contemporaine, ce son de corne de brume répété peut-être des dizaines, des centaines de fois, l’enfer, probablement. Les autres, en revanche, les plus chanceux, ont pu se régaler de ces multiples variations analogiques d’une infinie délicatesse, gravées à même le son. Une fois toutes ces variations exposées, la pièce s’achève comme une bougie finit par s’éteindre, ayant donné tout qu’elle pouvait donner. On attend encore quelques secondes, on ne sait plus comment applaudir, on est un peu dans un état second, quand même. Le deuxième instrument joué sur scène cet après-midi est un autre objet massif, spectaculaire, aux sonorités extrêmement denses, et maintenant tout le monde est prêt, on entre facilement dans la musique. Dans le son. Louis-Michel Marion, chamane ou chirurgien, applique son archet – ses archets – en divers points précis de l’instrument, pas toujours sur les cordes : le bois nu offre apparemment autant de possibilités d’enchantement – le saviez-vous ? Le geste est plus étoffé que chez Carol Robinson (essayez donc de faire résonner cette grosse boîte en restant immobile), amples allers-retours de l’archet de part et d’autre du chevalet. Eliane Radigue poursuit toujours les mêmes obsessions qu’il y a 60 ans, quand elle était stagiaire chez Pierre Schaeffer et Pierre Henry, mais les moyens ont changé. Sa rencontre avec la contrebasse génère avant tout - et comme d’hab - de superbes diffractions harmoniques, mais avec une sensualité et une théâtralité inédites. Il y aura par la suite un mouvement plus rapide, rappelant tout à la fois les expérimentations passées de Radigue sur la lecture de bandes magnétiques à vitesse variable, et les quelques siècles de musique classique occidentale qui les avaient précédées. Vers la fin du morceau, Louis-Michel Marion se lève (mais carrément !), et se met à jouer en tournant sur lui-même, la contrebasse pivotant autour de son axe, transformant le Centre Culturel Malraux en cabine Leslie primitive (et géante), filtrant subtilement le son comme Eliane Radigue le faisait autrefois en tournant les potards de son ARP 2500. Quant au duo clarinette/contrebasse qui clôt le concert, il est basé, comme la première pièce, sur ces sons longs, attaques très douces, faible volume, qui filent en volutes et sont un peu la marque de fabrique de la compositrice. La similitude entre les sonorités qu’Eliane Radigue extrait de ces instruments acoustiques tout ce qu’il y a de conventionnel et les sons synthétiques qu’elle inventait dans les années 1970 est d’ailleurs très troublante. La combinaison des deux timbres autorise des jeux très complexes, mince, il faudrait se faire greffer des oreilles de chauve-souris, de dauphin ou de je ne sais quoi pour en profiter pleinement, il faudrait que le concert dure cinq heures, ou que Marion et Robinson viennent jouer tous les jours à Vandœuvre, pour que nos corps et nos âmes s’habituent progressivement à accueillir au mieux cette musique exceptionnelle, comme un apprenti méditant plongera de plus en plus profondément en lui-même au fil de sa pratique.



J’aurais envie de garder intactes ces images de sons en mémoire, de rentrer tout de suite chez moi et de m’enfermer avec, comme à cette époque adolescente où après un concert, je m’interdisais tout contact avec la musique enregistrée pendant plusieurs jours pour ne pas en ternir les souvenirs. Mais d’abord, faut pas charrier. Ensuite, on ne va quand même pas snober Sophie Agnel (même si elle passe presque tous les ans au festival) et l’intrigant duo piano/vidéo qu’elle forme aujourd’hui avec Lionel Palun. Tout un attirail vidéo de tonton 90’s a été disposé autour du piano, dont l’une des cams propose d’emblée un plan fixe impudique des entrailles de la bête. De la fonte, des cordes, du bois, et au centre de cette image au grain de snuff movie, un bon vieux Seymour Duncan des familles, tombé du camion de matos d’une tournée de Slash ou Van Halen. Le son du piano bootleggé de l’intérieur par un micro de gratte électrique, pourquoi pas - on reste, après le concert d’Eliane Radigue, sur la pente du dressage acoustique d’instruments plus ou moins consentants, cette fois en version schlague et coups de fouets. Une bonne partie du concert se joue dans le piano-même. Eliane Radigue aime raconter que quand elle a passé commande de son énorme synthé (le fameux ARP 2500), elle n’a pas jugé bon d’en demander le clavier. Sophie Agnel est plus radicale encore: elle joue aussi, parfois, sur le clavier. En parfaite cohérence avec la première partie, elle déjoue, détourne, déréglemente, parvient encore à poser des doigts neufs sur un instrument a priori connu- des doigts, mais pas seulement, aussi, des baguettes, du scotch, du fil, des balles… Ce qui me frappe à chaque fois que je l’entends, ce n’est pas tant son audace ou son inventivité gestuelle et sonore, que la cohérence de ses interventions, organisées avec la même indicible logique que les piles de dossiers, les notes et les bazars sur les bureaux des savants fous. On a le droit de sourire en coin en voyant une personne officiellement adulte envoyer une poignée de boules en caoutchouc vivre leur vie chaotique dans le cadre de l’instrument, et on ne peut pas nier la dimension ludique de la démarche, mais on n’en est plus à expérimenter ou à vouloir choquer, Sophie Agnel construit sur le fil des œuvres qui sont surtout impressionnantes de maîtrise, évidentes. Comme chez Eliane Radigue, encore, les transitions sont presque imperceptibles, la bascule de l’acoustique à l’électrique / électronique, par exemple, se fait le plus naturellement du monde (ou alors je me suis peut-être un peu micro-endormi). Et puis il y a ce jeu avec la vidéo. On aurait pu faire sans, d’ailleurs le concert a été enregistré par France Musique, et la bande sonore se suffit sans doute bien à elle-même, mais les images de Lionel Palun ajoutent à l’aura de mystère nimbant le travail de Sophie Agnel. Comme dans la musique, des changements d’échelle étonnants sont parfois à l’œuvre : un plan de l’intérieur du piano ressemble à une vaste pièce aux contours indécis, familière et inquiétante à la fois, selon la focale choisie par le cerveau. Souvent aussi, l’ouïe se prolonge directement par la vue, la musique commence dans l’oreille mais persiste ensuite dans la rétine, sous forme des résonances colorées surimprimées au signal vidéo.



Je n’aurai malheureusement pas eu l’occasion d’assister à d’autres concerts du Musique Action cette année (la journée de lundi semble avoir été particulièrement riche) mais ceux que j’ai vus ce samedi comptaient double ou triple, et je suis vraiment sincèrement reconnaissant envers toute l’équipe de nous avoir permis d’entendre cette musique rare et précieuse dans des conditions aussi parfaites. En attendant d’autres surprises tout au long de l’année et surtout le prochain festival...