Après Dinosaur Jr, juste le temps de prendre le métro et de se paumer un peu au milieu des entrepôts dans le coin de Williamsburg, à Brooklyn, et c'est déjà l'heure de malmener à nouveau ses tympans. Venu pour Northampton Wools, j'ai eu la bonne surprise de voir que l'affiche comprenait deux autres performances, dont une de la violoncelliste coréenne Okkyung Lee, que j'ai connue (par bootleg interposé) par son trio éphémère avec Sylvie Courvoisier et Miya Masaoka. Autre bonne surprise, l'endroit. Déjà on est content d'avoir fini par le trouver. Ensuite, c'est à la fois l'archétype du bar-galerie branché à la décoration complètement hétéroclite, brassant kitsch et récup, et un endroit vraiment agréable, convivial, complètement en adéquation avec la musique qu'on y joue. Sûrement la même différence entre la bonne salle arty et la mauvaise qu'entre le bon et le mauvais chasseur. Ambiance sonore jazz cool, projection de formes géométriques version Thomson TO-7 sur les murs, et les musiciens arrivent un par un, Thurston Moore avec guitare dans une main et ampli dans l'autre, s'installent au bar, papotent. Surtout, je trouve assez rare et formidable que ceux qui jouent en fin de soirée arrivent assez tôt pour entendre les premiers groupes, et que les premiers ne s'éclipsent pas une fois leur set terminé pour aller regarder la fin des Experts. Ça nous dit des choses sur Thurston Moore, 51 ans et toujours la même (immense) silhouette qu'en 1981, la même tignasse adolescente, et visiblement la même soif d'expériences radicales et de nouveauté. Ce qui serait bien, c'est qu'il en reste quelque chose, de cette curiosité, au moment d'enregistrer les albums « officiels » de Sonic Youth, jamais mauvais mais souvent un peu décevants et convenus depuis quelques années. Le dernier, The Eternal, est un peu plus remuant que les essais précédents, plutôt bien, du moins c'est ce que je pensais avant d'écouter un bout de Confusion Is Sex à l'occasion d'une expo sur le rock new-yorkais au MoMA... L'eau et le vin. Eh bien ce soir, ni eau, ni vin, mais plutôt une bonne gnôle sonique comme on n'en avait pas goûté depuis.... Non je n'avais jamais assisté à quelque chose comme ça en fait, malgré une expérience (pas très concluante) avec Keiji Haino il y a quelques années. La soirée n'a pas commencé avec Thurston mais avec un certain Carlos Giffoni, manipulateur de vieux synthés de son état. Au départ, c'est un grondement indistinct qui s'échappe de son amas de fils et de machines, grondement qui fait trembler le sol et qui sera le fil conducteur des trois « concerts » de cette soirée. Le grondement se mue progressivement en une pulsation, c'est un rythme qu'on imprime désormais à nos corps. Difficile de dire au bout de combien de temps viennent se superposer d'autres fréquences, plus aiguës, en séquences, en « notes », répétitives et entêtantes comme l'appel aux extraterrestres de Rencontres du 3ème Type, dance indansable mais qui s'écoute quand même des pieds à la tête, et pas juste avec les oreilles, pas de la stéréo, pas du dolby 5.1, un son total provoquant une fusion de plusieurs sens en un seul, indéfinissable. La musique mute imperceptiblement, soit par filtrage, soit par ajout d'une ou deux notes au sein de la séquence. Puis, à un moment, il faut que ça s'arrête. Mais curieusement, le duo de violoncellistes Okkyung Lee, légère et délicate sur disque (écouter ses oeuvres sur Tzadik par exemple) et MV Carbon (j'aurais été déçu de quitter new-york sans avoir croisée une pure excentrique dans son style) va prolonger cette transe étrange dans laquelle l'électronicien nous avait plongé. Deux violoncelles, mais passés tous les deux ensemble dans une grande moulinette de distorsion massive, sale, inondée de toutes parts par des coulées de feed back incontrôlables. Comme si les deux filles avaient ouvert une boîte de Pandore et s'amusaient à contempler les différentes aberrations qui en sortent comme autant de feux d'artifices, et se les renvoyaient l'une à l'autre comme au ping pong. A l'instar du set précédent, celui-ci est dominé par des fréquences graves très intenses, apportées par MV Carbon. Parfois Okkyung Lee en rajoute une couche, parfois elle cède à la tentation de broder un peu par dessus, mais vu la saturation totale de l'espace et du temps par le son des instruments, le résultat sur l'organisme est à peu près le même. Encore une fois, la pure sensation physique prime sur le plaisir de découvrir une structure ou une progression, on ne peut pas dire que cette musique soit belle. En revanche, sans aucun doute, elle est bonne. Troisième partie, Northampton Wools = Thurston Moore et Bill Nace. Tous deux assis, guitare sur les genoux, ce qui laisse penser que l'usage qui en sera fait ne sera pas très conventionnel. Ce n'est pas la première fois que je vois quelqu'un jouer au tournevis plutôt qu'au médiator, ils vont même sûrement bientôt en vendre dans les magasins de grattes, mais là, je ne sais pas comment l'expliquer, légende vivante sur scène ou pas, c'était pour de vrai. Ces deux-là étaient plongés dans leur musique avec une sincérité totale mais aussi une pleine maîtrise du geste, qui a sûrement à voir avec la trentaine d'années passée par Moore dans le circuit. Pour la troisième fois de la soirée, la musique est une texture continue qui ondule, s'étend ou reflue, c'est une mer de son sur laquelle on se maintient comme on peut. Vraiment, les jeunes adeptes de la tektonik (s'il en reste?) sont de beaux imposteurs. La tectonique des plaques, c'est au Glasslands de Brooklyn qu'elle se joue, au synthé, au violoncelle, à la guitare, mais surtout, à fond. Une expérience vraiment rare pour finir en beauté ce cycle de concerts new-yorkais riche en surprises, en sensations et en émotions.

Quelques titres de Carlos Giffoni en écoute (montez le son) :

No More Air (mp3)

The Endless Mirror (mp3)

Perol (mp3)