Passons sur la médiocrité de cette "Rockhal", déprimante cathédrale de béton sise "Avenue du Rock'n'Roll" (!) à Esch sur Alzette, au milieu des usines et des immeubles en construction. Passons aussi sur sa scène kitsch de salle des fêtes de ville moyenne, qui, à certains moments du concert, lorsque les trompettes et les guitares espagnoles étaient de sortie, était pourtant assez bien assortie à la musique chargée de Stuart Staples et de ses six amis (le guitariste et le clavier historiques du groupe, plus le batteur français Thomas Belhom, et encore un bassiste, un violoncelliste/saxophoniste et un trompettiste/saxophoniste). Beaucoup de monde sur scène, mais pour le peu que je connais des Tindersticks, il me semble que chez eux, la forme - l'instrumentation, les arrangements - importe au moins autant que le fond (le songwriting, plutôt classique). Forme/fond, de toute façon une bonne chanson de rock n'est pas qu'un tube qu'on peut siffler sous la douche, c'est aussi un son qui nous captive. Un Kick Out the Jams à l'accordéon, ou Hell's Bells à la flûte à bec atterriraient direct au fond d'un bac à soldes, ou au mieux, sur une compile pourrie de Béatrice Ardisson. On est donc là, avec nos bières en gobelets, debouts, plutôt tiédis que chauffés par le lugubre (et néanmoins très bon) duo danois de la première partie, mais parés pour le décollage. Après tout, les Tinderticks ont aussi deux ou trois chansons un peu enlevées dans leur répertoire, et j'imaginais bien Staples s'emporter, peut-être façon Jacques Brel, peut-être façon James Brown, il y a des deux en lui, et nous embarquer avec. Au lieu de quoi, les musiciens débarquent un à un sur scène, et se mettent en jambe sur un instrumental (déjà entendu à la note près en mai dernier à la radio, lorsque le groupe s'était produit chez Bernard Lenoir) à la mélancolie un peu forcée, dont la mélodie sur trois touches de piano aurait fait ricaner si elle avait été signée Richard Clayderman ou Jean-Michel Jarre. Le temps, peut-être, de fumer une dernière clope, Staples débarque en dernier, mid tempo feutré, un peu soul relevé d'épices calexiquiennes (les cuivres), classieux, mais le groupe n'est pas toujours en place, le guitariste, en particulier, réussit à être à la fois totalement prévisible dans son jeu et pourtant brouillon (l'impression qu'il bataillait avec sa gratte pendant une bonne moitié de concert). Des instrumentaux sans grand relief s'intercalent entre les chansons, et la tension peine à monter. On n'est jamais vraiment dedans, le groupe, statique, paraît loin, le chanteur, mutique entre les morceaux, ne force pas trop son talent, vibrato en mode auto à chaque fin de phrase, et pourquoi on changerait là, maintenant, au milieu d'une friche industrielle du Luxembourg? Moi qui connais si peu son oeuvre, je n'aurais pas détesté qu'il vienne me chercher, pourtant, plutôt que de faire comme si sa simple présence là, au milieu de nulle part, était en soi une raison de se sentir comblé. Mais j'avoue je ne sais pas bien ce que j'attendais de lui, pas qu'il se roule par terre - au contraire, on aurait cru par moments que son bras gauche était paralysé , même pas qu'il mouille sa chemise à carreaux, sa musique ne s'y prête pas forcément. Un peu d'imprévu, quelques éclairs d'improvisation? Ce n'était pas dans le contrat non plus. Aurait-il simplement fallu qu'on soit comme chez nous , bien calés dans de bons fauteuils plutôt que debouts à attendre, puisque eux-mêmes faisaient tout comme sur les disques? Peut-être le groupe se trouve-t-il pris au piège de sa sophistication, peut-être qu'avec ces arrangements millimétrés de cordes ou des cuivres, la marge de manoeuvre est réduite, et que chacun préfère se concentrer sur sa partition. Au moins ne font-ils pas semblant de prendre leur pied non plus. A sa sortie de scène, petite respiration humoristico-désabusée, Stuart Staples nous explique en quelques mots comme le concert dans ce lieu si peu chaleureux fut difficile à jouer, et qu'on a intérêt à faire preuve de motivation si on voulait un rappel. Rappel il y eut, un slow en bonne et due forme, reposant exclusivement sur l'interprétation de Staples et la subtilité de l'interprétation, mais le groupe reste là encore bloqué à mi-chemin entre le goûteux et le banal. Un ou deux autres morceaux supplémentaires, qui n'inversent pas la tendance. Soirée agréable, mais pour le sublime, on retournera à nos canapés et à nos bons vieux CD de Nick Drake ou Sufjan Stevens, qui savent si bien mêler virtuosité, goût pour l'expérimentation, puissance et originalité des arrangements, émotion brute, et même un peu de dérision, tout ce qui a manqué hier soir au groupe pour vraiment me conquérir.