D'abord, oublier la pochette - un personnage grimpant les dernières marches qui mènent à "la lumière" (celle des émissions paranormales façon Jacques Pradel) au recto, et un Chris Whitley voûté mais nimbé d'un halo sans équivoque au verso. Les bluesmen ne vont pas au paradis. Ni un saint, ni un ange, en tant que simple poète et musicien, Whitley a déjà suffisamment donné, et la seule imagerie qu'il va déployer ici sera celle d'un rock de potes convivial et bruyant, à la joie contagieuse. Reiter In est un disque fait par des vivants, pour des vivants. Il est rempli de petites scories de studio, dialogues, rigolades, faux départs, bourdonnements d'amplis. Des amplis qui bourdonnent? Que oui, Reiter In est même le disque le plus électrique de Whitley depuis le grungy Din of Ecstasy - le Bastard Club n'étant pas la réponse américaine à nos Enfoirés nationaux, mais bel et bien un groupe qui bastonne sec. On se chauffe les doigts sur un Stooges bien lourd (I Wanna be Your Dog), dominé par un choeur de guitares saturées et dissonantes qui ne semblent tomber ensemble que par accident (même effet, un peu plus loin, sur Are Friends Electric), parce que l'heure n'est plus à répéter, il faut jouer, jouer, enregistrer un dernier témoignage de cette énergie incendiaire qui se dégageait de la guitare de Chris Whitley, de cette voix évocatrice aussi à l'aise chez Sonny Boy Williamson (Bring It On Home, à moins qu'on ne soit chez Led Zeppelin) que chez les Flaming Lips (le géant Mountain Side, impressionnant ici, et bouleversant en solo lors des derniers concerts). Un disque électrique comme Din, où l'on retrouve avec plaisir, par endroits, cette slide étourdissante au son de flammes, augmentant d'une ultime poignée de signifiés nouveaux l'inimitable idiome whitleysien. Le fourmillement instrumental permanent et cette électricité dans l'air sont cependant les seuls points communs entre l'album torturé et ténébreux de 1995 et celui-ci, car le nouveau répertoire emprunte en priorité les chemins balisés du blues rock, entre reprises de classiques d'hier ou d'avant-hier et originaux à trois accords composés sur un coin de table. Plutôt qu'une collection de chansons, on a là, simplement, un langage commun pour faire un peu de raffut ensemble, permettre à chacun d'assurer tranquille sa partie de basse, de batterie, de violon, de wah-wah pendant que les bandes tournent. On fera le tri après. Et la fraîcheur, l'énergie de cette session l'emportent finalement sur l'absence flagrante de technique du batteur, au jeu plus pesant que réellement puissant, ou le côté simpliste et passe-partout de l'ossature des chansons. Placé ailleurs dans la riche discographie de son auteur, ce disque aurait eu des allures de récréation entre deux essais plus consistants. Comme conclusion à son oeuvre, il vient surtout nous rappeler le goût immodéré de Whitley pour le mouvement, son refus perpétuel de se laisser enfermer dans quelque case que ce soit.