Bon, je vais déjà tâcher de ne pas trop filer la métaphore du trip d'acide pour décrire ce disque, d'une part parce que d'autres ne manqueront pas de le faire, et d'autre part parce que je n'ai jamais eu l'occasion de consommer du LSD. Pourtant, il faut bien dire que l'expérience sonore qu'on nous propose ici est complètement raccord avec le programme énoncé par Albert Hofmann (le papa du LSD, donc) dans le petit dépliant du CD : "Ce qui était particulièrement remarquable, c'était comment chaque perception acoustique, comme le son d'une poignée de porte ou une automobile qui passe, se transformait en perceptions optiques. Chaque son générait une image à l'éclat changeant, avec sa propre forme cohérente et ses propres couleurs". Pas de portes qui s'ouvrent ou de voitures qui passent ici, juste les percussions (et le vieux Casio) de Mark Nauseef, le laptop d'Ikue Mori et le piano protéiforme de Sylvie Courvoisier, le tout mis en perspective par Walter Quintus (crédité de l'enregistrement et du mixage), et c'est déjà bien suffisant pour produire le CD le plus étrange(ment beau) que j'aie été amené à entendre cette année. Présenté comme ça, ça pourrait faire penser à Mephista, et en effet, les sonorités sont familières, mais elles se trouvent ici agencées d'une façon complètement nouvelle et inattendue. Alors que la musique de Mephista était un influx qui s'attardait à peine sur l'oreille pour aller tout droit à l'encéphale, celle qu'on entend sur Albert est avant tout une ambiance, à la fois enveloppante et agressive, "acide", si j'ose dire. Rien à voir avec de la musique décorative, Albert n'est pas juste un paysage, une tapisserie sonore pour cocktails branchés, mais une véritable jungle perceptive à la moiteur pénétrante, pour peu, bien sûr, qu'on accepte de se laisser embarquer (parce que l'album, écouté dans de mauvaises conditions, pourrait aussi facilement ressembler à une suite de bruitages désarticulés sans queue ni tête, ce qu'il n'est assurément pas). Faute de mieux, je comparerais bien ce disque aux installations musicales de Rafael Toral (dont je ne connais que les transpositions sur CD), où la notion de temporalité se trouve pratiquement gommée, ou du moins, extrêmement distordue, l'appareillage complexe générant froidement ces entrelacs de feed-backs, boucles sonores et autres échos ne se souciant guère des limites habituelles de la perception humaine. Albert n'est pourtant pas l'oeuvre d'un fou solitaire entouré de machines, il est directement issu de huit hémisphères improvisateurs interconnectés et branchés à leurs instruments, et ce sont les musiciens eux-mêmes qui s'amusent ici à distendre nos impressions sonores, à faire sciemment glisser leurs palettes de sons pourtant connues vers le très inhabituel. Voir la lenteur incroyable du troisième morceau, Psychedelic Induced Revelations, tout en virtuosité rentrée, où Sylvie sature l'atmosphère avec juste une petite poignée d'accords déjà entendus autrefois sur Birds of A Feather ou Abaton, mais résonnant ici de façon tout à fait inédite. Voir aussi comment, sur chaque pièce du disque, le moindre éclat de cymbale ou le plus petit chuchotis digital est susceptible de cristalliser, de précipiter autour de lui les sons les plus divers, générant par là-même, comme le disait Albert tout à l'heure, toutes sortes d'édifices à géométrie molle, aux formes et aux couleurs en perpétuel glissement. Alors finalement, c'est quand même un voyage, ce disque, un voyage immobile bien sûr, une épopée aussi inconfortablement apaisante qu'une longue séance de zazen, avec comme maître Albert Hofmann lui-même, dont les paroles au ton prophétique viennent parfois flotter au dessus de la musique pour la colorer, et lui donner en fait tout son sens. Laissez-vous donc tenter, tant qu'Albert est encore en vente libre...